Architextures et perspectives. Agnès Varda. jusqu’au 3 avril 2022. Palais idéal du Facteur Cheval. Hauterives – France

À Hauterives dans la Drôme, sur le site du Palais idéal du Facteur Cheval, une exposition célèbre le travail photographique et plastique de la cinéaste Agnès Varda autour des constructions humaines. Alors résonnent très fort les liens entre les deux artistes.

 Il y a une évidence quand nous regardons pêle-mêle l’œuvre d’Agnès Varda et celle du Facteur Cheval. Si la première est multiple, pleines d’images éthérées et de délicates attentions nées de nombreux voyages tandis que la deuxième est circonscrite à un certain périmètre de travail et particulièrement tangible, toutes les deux procèdent de la même force d’avoir voulu suivre un Rêve dans sa vie d’artiste et de le déployer avec la croyance en un imaginaire commun.

« L’exemple de la persévérance du Facteur Cheval avec ce palais qu’il aura mis trente-trois ans à construire tout seul et sans avoir fait d’études d’architecture est finalement proche de ce moment où, à vingt-cinq ans, complètement autodidacte aussi, Agnès Varda réalise son premier film « La Pointe courte » dans le port de Sète », souligne la co-commissaire de l’exposition, Julia Fabry, qui fut longtemps la collaboratrice d’Agnès Varda.

Cette volonté humaine qui triomphe dans ces deux œuvres est corroborée par le goût qu’ils ont tous les deux pour les figures naïves, souvent fantaisistes et parfois grotesques, qui émanent d’un univers carnavalesque et qui chantent la fraternité des êtres vivants dans un grand rassemblement au-delà des âges, de toutes les apparences et de toutes les positions sociales. C’est ce que nous voyons bien dans un film réalisé par Julia Fabry pour l’occasion et qui est composé de nombreux plans de films d’Agnès Varda où nous suivons la cinéaste à la recherche d’œuvres de l’art brut qui la fascinent tant. Elle et Julia Fabry viendront ensemble à deux reprises ici, au Palais idéal, qui était une source d’inspiration importante pour la réalisatrice de Cléo de 5 à 7.

Tentes. Est d’ailleurs présenté un cliché qu’elle a réalisé lors d’une de ses visites, mais aussi d’autres bijoux de son œuvre photographique relativement méconnue, qui a été pourtant sa première pratique artistique et qui ne l’a jamais vraiment quitté, où se dressent des architectures merveilleuses, comme cette église dévastée en Italie, cette succession de pièces dans un palais au Portugal ou encore cet immeuble détruit à Avignon.

Le plaisir à contempler des constructions humaines escamotées par le temps est comme un fil conducteur qui révèle l’amour d’Agnès Varda pour le caractère vulnérable de notre empreinte dans le monde. D’où, très justement, la présence de photographies réalisées à Sète dans les années 1950, lieu de son adolescence, et en particulier ces images de tentes et cabanes de pêcheurs sur la plage de la ville, comme de beaux restes de l’âge nomade et qui ouvrent à mille et un scénarios merveilleux pour l’imaginaire.

Palais infini. Mais la correspondance avec le Facteur Cheval ne s’arrête pas là. Elle est encore plus évidente avec l’une des dernières œuvres de la vie d’Agnès Varda, ses « cabanes de cinéma », sorte de constructions totémiques pour donner d’autres échos à ses films.

Si certaines existent en grandeur nature, ici les « maquettes » sont présentées au public. D’environ 70 centimètres de long pour 50 centimètres de large, elles portent toutes les très petites pellicules d’une caméra Super 8 qui elle-même a filmé les films représentés sur la maquette. En clair, si nous faisons attention aux détails, nous pouvons voir à travers la fine pellicule des moments de vrais films d’Agnès Varda, ce qui donne un sentiment de fragilité à ces petites constructions et une profondeur inouïe au regard.

À la fin de l’exposition, le court métrage Les dites cariatides qu’elle a réalisé en 1984 porte aux nues son affection pour les décors architecturaux qui parlent en silence. Ainsi fait-elle le portrait de ces grandes dames venues à l’origine de Karyes dans le Péloponnèse en Grèce et vaincues tour à tour par les Spartiates et les Wisigoths qui en ont fait des esclaves. À leur dignité retrouvée dans les rues de Paris où l’architecture de la fin du XIXe siècle les a particulièrement célébrés sur les façades des immeubles en pierre de taille, Agnès Varda superpose l’amertume du poète Charles Baudelaire, muet et comme en exil à la fin de sa vie, mais qui lui aussi, tout comme le Facteur Cheval et la cinéaste, rêvait si souvent d’un ailleurs :

« Babel d’escaliers et d’arcades,

C’était un palais infini,

Plein de bassins et de cascades

Tombant dans l’or mat ou bruni ; »

 Jean-Baptiste Gauvin